Article de Aude Henry avec Hugo Chapelon et Stéphane Hyvon / France 3 Rhône-Alpes


Imaginez que le miel de lavande soit interdit, et que le nougat de Montélimar disparaisse. Dans la Drôme, tous les acteurs économiques utilisant de la lavande sont aujourd’hui vent debout. Un projet de réglementation européenne pourrait conduire à classer ce produit naturel comme dangereux.

Et si les champs de lavande disparaissaient du paysage ? Dans la Drôme, l’inquiétude est grande chez les producteurs et tous les acteurs économiques utilisant ce produit naturel. En cause : une réglementation européenne qui pourrait être adoptée début 2022. • © H. Chapelon


Producteurs, distillateurs, transformateurs et surtout consommateurs. Parfumeurs, savonniers et tous ceux qui font de l’aromathérapie ou des infusions. La liste des métiers et filières économiques est longue. Tous sont concernés et menacés par un projet de réglementation européenne. Alors, en cet été 2021, dans les champs de la Drôme, des panneaux d’alerte sont désormais visibles de tous : “Lavandes en danger – Cessation d’activité” peut-on lire ici et là.

La lavande, un produit chimique ?

Dans la vallée de la Drôme, dans le Diois, des pancartes affirmant le contraire poussent comme des champignons aux abords des champs. Ici, les touffes violettes font partie du décor. Mais à entendre les producteurs de lavande, Bruxelles et les députés européens pourraient bien les rayer de la carte postale. “C’est toute une région, toutes des filières qui vont être impactées et qui vont disparaitre”, affirme Alain Aubanel. Mais d’où vient la menace ?

“Ce qui se prépare à Bruxelles, c’est une réglementation qui s’appelle la stratégie de la chimie durable, prévue pour quantifier et qualifier toutes les molécules chimiques”, explique le président du Syndicat des plantes à parfum, aromatiques et médicinales de France. Objectif : “un environnement exempt de substances toxiques”, annonce la Commission Européenne. Sauf que “les produits naturels sont considérés comme des assemblages de substances. Du coup, ils ne passeront jamais les tests”, poursuit Alain Aubanel.

Bien sûr, l’Union Européenne ne va pas simplement interdire la lavande. “C’est plus subtil que ça”. La réglementation vise à interdire telle ou telle molécule.

Nous, dans nos lavandes, on a plus de 600 molécules. Donc, à chaque fois qu’une molécule sera dans le collimateur de Bruxelles, automatiquement la plante sera balayée.

Alain Aubanel, Pdt du syndicat des plantes à parfum, aromatiques et médicinales de France

Exit la lavande, le thym, le romarin ou encore la sauge. “Toutes les huiles essentielles et produits naturels sont concernés”. Et du coup menacés d’interdiction, dans leur utilisation et consommation. À terme, il n’y aura plus de production de plantes en France ou en Europe, selon Alain Aubanel.

En quoi la lavande peut-elle être toxique ?

Pour répondre à cette question, direction la savonnerie artisanale de Montélier. Franck Peiffer en est l’un des fondateurs. Lorsqu’il a pris connaissance de ce projet de réglementation européenne, il avoue “avoir bondi et pleuré“. Le savonnier à froid rappelle les règles de base de son entreprise artisanale : “zéro produit toxique, zéro produit chimique”. La problématique d’aujourd’hui réside dans la composition de la lavande, et notamment dans l’une de ses centaines de molécules.

Dans la lavande, il y a un allergène potentiel qui s’appelle le linalol. Mais en 13 ans d’existence, dans notre registre des réclamations, nous n’avons jamais eu une seule requête concernant une allergie à partir de nos produits.

Franck Peiffer, co-fondateur de la savonnerie Gaiia

Le savonnier est rempli d’effroi à l’idée que cette réglementation européenne entre en vigueur début 2022, et de ses conséquences pour les petits acteurs de la filière cosmétique. Interdire les produits naturels comme la lavande ouvrirait la porte à l’utilisation des produits et parfums de synthèse. “Oui, on pourrait (en utiliser dans les formules). Cela coûterait moins cher, ce serait beaucoup plus simple, mais ce serait une horreur totale par rapport à notre éthique”, rétorque le dirigeant. “Sous prétexte d’avancer dans le bon sens, avec ce “Pacte vert”, en fait… on marche à reculons.”

“On est un peu à l’envers de l’histoire”

Ce qui irrite particulièrement Alain Aubanel dans cette réglementation, “c’est qu’on ne fait pas de différence entre un produit naturel et un produit chimique, qu’on mélange le risque et le danger. (…) On va faire disparaitre des métiers, des utilisations ancestrales pour laisser le champ libre à des produits de synthèse.” Le producteur de lavande les imagine déjà inonder le marché, en provenance d’Inde ou de Chine. Une aberration compte-tenu des productions locales et des circuits courts déjà en place pour la lavande et autres produits naturels.

Aujourd’hui, le consommateur veut du naturel. Les producteurs font du naturel et depuis quelques années, les entreprises font des efforts énormes pour avoir des produits d’une qualité et d’une traçabilité parfaites. Des produits qui ne soient pas du tout négatifs, ni pour l’environnement, ni pour l’utilisateur. Et ce type de réglementation, cela va tout casser.

Alain Aubanel, Pdt du syndicat des plantes à parfum, aromatiques et médicinales de France

Un pan de l’économie française menacée

La lavande en France c’est une filière énorme. Cela représente 2.500 producteurs, 130 distilleries, et 300 entreprises qui représentent la parfumerie, la cosmétique, l’aromathérapie. “Là, on est sur des milliards d’euros de chiffres d’affaire”. Thierry Bizouard est le patron d’une distillerie du Diois qui produit 36 huiles essentielles, vendues en pharmacie et dans les commerces bio. L’homme reconnait que “les huiles essentielles peuvent être dangereuses si elles sont mal utilisées”. Mais de là, à les interdire…

Depuis l’Antiquité, on utilise les huiles essentielles, et tout le monde en connait les bienfaits. Pourquoi nous enquiquiner avec ça aujourd’hui ? Je crois que tout le monde confond produits naturels et produits chimiques.

Thierry Bizouard, président de la distillerie Nateva

La nouvelle réglementation européenne inquiète toute la filière. Et pas seulement celles des huiles essentielles. L’impact économique s’annonce catastrophique pour bon nombre de professionnels et d’activités liés à la lavandiculture. Prenez le miel par exemple : “pas de lavande, pas de plantes, plus d’apiculture”, répète Alain Aubanel. Et saviez-vous que le miel de lavande entre à 25% dans la composition du nougat de Montélimar ? C’est inscrit dans le cahier des charges de la célèbre confiserie.

Cela va détruire des pans entiers de l’économie, de l’agriculture. Nous, en montagne, si on nous enlève la lavande, mais qu’est-ce qu’on va faire ? S’occuper des touristes ? Mais ils ne viendront plus parce qu’ils sont friands de la lavande. Alors, que faire ?

Thierry Bizouard, distillateur dans le Diois

Le distillateur drômois qui emploie cinquante personnes, ne comprend pas cette “protection à outrance” envisagée par Bruxelles. “On est dans le bio, dans l’équitable, on retourne tous aux sources… Et pourquoi là, on veut nous faire aller dans l’autre sens ?” Dans la Drôme, terre de lavande, la mobilisation bat son plein. “On n’est pas contre, mais ce que l’on demande, c’est une réglementation spécifique et adaptée aux produits naturels”, insiste Alain Aubanel.
Les lavandiculteurs et autres professionnels veulent alerter les politiques et l’opinion publique afin d’empêcher le classement de leur production en produits chimiques. Et ainsi préserver un écosystème emblématique du sud-est de la France.

Une pétition en ligne

L’union des professionnels de la filière Plantes à Parfum, Aromatiques et Médicinales (PPAM) a lancé, le 26 juillet 2021, une pétition sur internet “contre la disparition des huiles essentielles et des produits naturels”, à l’adresse de la Commission Européenne.

Objectif : exiger de la Commission Européenne une approche spécifique, adaptée aux produits naturels et aux huiles essentielles. “Car si nous n’intervenons pas dès maintenant, ce sont des produits de consommation de tous les jours (comme le savon à la lavande), des exploitations agricoles et de nombreux savoir-faire authentiques qui pourraient venir à disparaître.”

24h après sa mise en ligne, la pétition a recueilli 834 signatures sur le millier escompté.


Article de Aude Henry avec Hugo Chapelon et Stéphane Hyvon / France 3 Rhône-Alpes

0 réponses

Laisser un commentaire

Rejoindre la discussion?
N'hésitez pas à contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.